Le Changtang
Après la traversée du Zanskar et une semaine de repos à Leh, principale ville du Ladakh, nous chaussons à nouveau nos souliers de marche et partons vers l'est, à un jet de pierre du Tibet, dans
la région du Changtang. Le Changtang est le nom donné par les Tibétains au grand plateau qui s'étend derrière les plus hauts sommets de l'Himalaya, habité par des familles de nomades qui font
paître leurs troupeaux de yaks et chèvres. Et comme les frontières politiques actuelles ne tiennent pas compte des réalités culturelles, nous sommes donc toujours en Inde, mais sur les terres du
grand Tibet historique...
Ces trois nouvelles semaines de marche nous amènent vers un autre royaume Himalayen, celui du Spiti, peut-être moins connu mais non moins intéressant.
Et à nouveau, ci-dessous se trouve un article publié dans l'Agri.
Avec les derniers nomades du Changtang
Au premier regard, il n’y a pas âme qui vive. Seule règne la Nature. Océan minéral à perte de vue et montagnes aux cimes enneigées. A plus de 4500 mètre d’altitude, la nuit glaciale se retire et le jour se lève. Les hauts plateaux tibétains se réveillent, et le soleil aura vite fait de réchauffer les roches. D’une tente blanche sort une grand-mère au visage ridé et aux cheveux grisonnants. Vêtue d’une épaisse robe noire, elle rejoint son troupeau qui attend son arrivée avec impatience. Plusieurs centaines de têtes : chèvres et moutons principalement, et quelques yaks. Elle les mène paître là où il reste de l’herbe, parfois à plusieurs heures de marche. A cheval sur la Chine et l’Inde, ces terre arides où la moindre source d’eau fait jaillir de nulle part un tapis de verdure sont le refuge des derniers nomades tibétains.
Au cœur de ce grandiose néant, de ces plateaux qu’ils appellent « Changtang », ils ont réussi à s’adapter et à mener une vie pastorale. Au rythme des saisons, les nomades et leurs troupeaux perpétuent encore aujourd’hui les traditions millénaires du nomadisme et de la culture tibétaine.
Ouvert seulement depuis quelques années aux visiteurs étrangers, le tourisme n’a que très peu d’impact sur cette région. Bien moins médiatisé que les vallées du Zanskar et du Laddak, le Changtang bénéficie encore d’un calme relatif, si bien que les nomades peuvent profiter l’espace et de la tranquillité de leurs hauts plateaux.
Depuis leurs camps faits de tentes au confort des plus rudimentaires, balayées par un vent continu, les derniers nomades prennent soin de leurs troupeaux qui leur fournissent le lait, la viande, le vêtement, le matériau pour le gîte et la bouse pour alimenter le feu.
Ce mode de vie tend cependant aujourd’hui à disparaître. Beaucoup se convertissent au semi-nomadisme en adoptant des quartiers d’hivers où ils peuvent entreposer et vendre leurs biens (laine, beurre et viande) ou pratiquer le troc, ce qui leur permet d’obtenir fruits, légumes et autres tissus.
Il reste encore à quelque peu démystifier l’image du nomadisme qui représente un mode de vie certes rude, mais assujetti des contraintes d’une vie sédentaire et urbaine. Les déplacements des nomades du Changtang se font dans un territoire qui leur est alloué, et obéissent grandement au cycle des saisons et aux caprices du climat. De plus, ils subissent des pressions des autorités locales (principalement du côté chinois) qui leur imposent des quotas de productions de laine, alimentant ainsi un commerce lucratif.
Une rencontre avec une famille nomade est une leçon d’humilité et de sagesse. Car entourés des conflits religieux et politiques du Cachemire et de l’impérialisme chinois au Tibet, les nomades du Changtang redonnent foi en l’Humanité. Convaincu de l’inutilité de vouloir changer l’ordre des choses, les nomades trouvent plus sage de chercher à s’ajuster à cet ordre. Puisse donc cette sagesse leur donner la force de perpétrer encore longtemps leur vie pastorale, et d’ainsi conserver vivant un patrimoine humain unique.
-- AGRI, vendredi 28 octobre 2005, Fabien Rebeaud