La traversée du Zanskar
Ce fut durant l'été 2005 que nous avons marché pour la première fois au coeur de l'Himalaya. Au nord de
l'Inde se trouvent des vallées encore incroyablement isolées, coupées du monde plusieurs mois par année à cause de l'enneigement des cols et impossibles à rejoindre en véhicules motorisés. Ses
anciens royaumes sont donc des paradis pour les voyageurs avides de beaux paysages, de grands espaces et de rencontres avec des peuples qui entretiennent encore des traditions séculaires si
différentes des notres. Le Zanskar est l'un de ces royaumes, et trois semaines de marche nous ont permis de le traverser du sud au nord.
De retour en Suisse, nous avions écrit un article sur le Zanskar qui fut publié dans le journal "l'Agri". Ci-dessous se trouve cet article.
Le Zanskar, là où la terre rejoint le ciel
Tout le monde a déjà vu des photos du Zanskar, de ses montagnes, de ses habitants. De sa lumière si particulière au fil du jour et des saisons, de ses roches aux mille couleurs. De ses enfants aux sourires si malicieux, et de ses anciens aux traits marqués par le vent, le froid, le travail. Mais peu de monde sait vraiment où il se trouve. Au cœur de l’Himalaya Indien, le petit royaume du Zanskar vit au rythme des traditions ancestrales depuis plus de deux mille ans. Des sommets à près de six mille mètres bloquent la mousson indienne et plongent la vallée dans une grande aridité. Les seules précipitations de l’année tombent sous forme de neige, en hiver. Un hiver long et froid. Sept à huit mois, et des températures qui descendent à plus de quarante degrés sous zéro. A chaque extrémité de la vallée, des cols à plus de cinq mille mètres permettent aux Zanskaris de rejoindre, durant un court été, le Laddak et les contrées musulmanes du Cachemire. Pour vivre dans ces conditions, les Zanskaris, comme beaucoup de peuples des hautes montagnes, compensent un faible développement technologique et économique grâce à un tissu social dense où la famille est valorisée. L’attachement très fort à des croyances et des pratiques religieuses (au Zanskare: bouddhisme tibétain auquel se sont greffés des pratiques animistes et chamanistes) ont forgé leur identité et donné la détermination nécessaire à ce peuple pour s’établir et vivre dans ce milieu hostile.
Quelques familles regroupées forment un village de quelques centaines d’âmes au maximum. Des pistes sinueuses, rocailleuses, et abruptes, relient les villages de la vallée.
En autarcie presque totale, les Zanskaris vivent avec peu. Un troupeau de quelques bêtes : chèvres, moutons, yaks et dzo (croisement d’un yak et d’une vache) produisent viande, lait et tissus. Les enfants et les anciens récoltent les bouses, les sèchent au soleil sur le toit des maisons. Leurs maigres cultures, à la merci des caprices du climat, sont leurs seules ressources pour l’hiver. A près de quatre mille mètres d’altitude de moyenne, des cultures en terrasse et d’ingénieux systèmes d’irrigation leur permettent de produire des petits pois, de l’orge, des pommes de terre. La transhumance est encore beaucoup pratiquée.
Mais le Zanskar vit aujourd’hui au rythme des changements. Un meilleur accès aux soins et une diminution de la mortalité infantile fait augmenter la population d’une région qui peinera bientôt à nourrir toutes ses bouches par elle-même. La construction de routes et l’arrivée de nombreux touristes modifient le schéma économique de la vallée. Un accès croissant pour les enfants à l’éducation oblige les familles à revoir la distribution du travail. La plupart de ces changements seront certainement positifs à long terme pour les Zanskaris, mais la vitesse à laquelle ils se produisent déstabilise un peuple à la structure sociale inchangée depuis des siècles, avec tous les dangers que cela comporte.
-- AGRI, Vendredi 28 octobre 2005, Fabien Rebeaud --